La polémique est ouverte : l’écrivain qui est aidé par une IA est-il encore l’auteur de l’ouvrage ?
Les critiques à l’assistance à l’écriture par l’IA foisonnent. Il y a même des logiciels qui sont supposés révéler leur présence dans tout type de texte : scolaires, universitaires, journalistique et, évidemment, romanciers.
Ah oui, les romans ! Je ne vais pas chercher dans ma volumineuse bibliothèque, mais combien de fois ai-je lu des préfaces de ce style :
« Je remercie mon fidèle éditeur pour ses conseils ainsi que ses précieuses suggestions.
Je remercie le docteur Untel pour ses indispensables apports sur l’analyse médico-légale de la victime du roman…
Merci à Sue Denim, avocate au barreau de… pour toutes ses précisions sur le fonctionnement de la justice dans l’État de bla bla.
Ce livre n’aurait pas pu voir le jour sans l’inestimable aide de Xyz, de Zxy et de Yzx, qui m’ont permis de corriger la trame du manuscrit.
Merci à Patatin pour ces innombrables apports et à Patatan pour avoir détecté ma confusion dans la clé de l’énigme.
Merci aux 43 amis qui ont bien voulu relire le manuscrit et me proposer des améliorations ».
Un tel livre sera probablement applaudi, et il est même possible qu’il reçoive un prix littéraire.
Maintenant, voyons un autre cas, un autre auteur, un autre livre, dont voici la préface :
« Merci à OpenAi d’avoir réalisé ChatGPT qui m’a été très utile, tant pour les recherches documentaires comme pour l’amélioration de ma prose ».
Un tel livre sera refusé par la grande majorité des éditeurs. Il n’aura jamais le moindre accessit littéraire, pas même à Trifouillis-les-oies.
Il y a donc un double standard dans la reconnaissance des aides à l’écriture
D’un côté, les remerciements collectifs et dithyrambiques dans les préfaces de romans sont non seulement acceptés, mais valorisantes.
Ils sont censés illustrer la rigueur de l’auteur qui a su s’entourer des « meilleurs spécialistes ». Et même s’il s’agit d’un livre de fiction, il fait applaudir son sérieux pour avoir vérifié les procédures judiciaires, les contextes médicaux, les aspects technologiques, etc.
On complimente son humilité, puisqu’il reconnaît les apports des autres dans l’écriture de son ouvrage.
Et à aucun moment ces contributions n’entachent son statut d’auteur. Au contraire, cela le confirme comme maître d’œuvre.
Mais si au lieu d’avouer les innombrables aides « sans lequel ce livre n’aurait pu voir le jour », le deuxième auteur admet l’assistance d’une IA, même brièvement ?
Alors soudain…
“Ce n’est plus lui qui écrit.”
“Il triche.”
“C’est artificiel.”
“Ce n’est plus une œuvre d’auteur, c’est une production assistée.”
“C’est suspect.”
C’est comme si l’IA court-circuitait l’aura de l’écrivain, qui repose en grande partie sur l’effort solitaire, le génie, l’intuition — toute une construction culturelle, pas forcément réaliste.
Un auteur “aidé” par des humains reste un auteur.
Mais aidé par une entité non humaine, il devient suspect.
Mais pourquoi ce rejet viscéral ?
Je vais tenter quelques hypothèses.
D’une part l’éditeur, le médecin légiste, les conseillers, les relecteurs… sont des personnes.
Et dans l’imaginaire collectif, seul un humain peut légitimement “aider” un autre humain.
Tout ce qui sort de ce cercle est perçu comme une intrusion.
On tolère facilement qu’un écrivain travaille avec des assistants et des correcteurs. Mais on soupçonne l’IA de transformer le style, d’imposer des idées, de glisser une pensée étrangère.
Même quand ce n’est pas le cas, le soupçon suffit à délégitimer l’œuvre.
Et n’oublions pas la question du mérite
Beaucoup pensent encore que plus c’est dur, plus c’est méritoire.
L’IA semble “faciliter” le travail : donc elle enlèverait du mérite.
Or ce jugement nie la direction humaine, l’intention, le tri, la réécriture, l’arbitrage final.
Une ignorance profonde du rôle réel de l’IA dans l’écriture
Le grand public (et même beaucoup d’éditeurs) ne savent pas ce qu’est vraiment une IA générative.
Ils imaginent un robot scénariste, produisant des romans sur commande, comme ces machines dans lesquelles on introduit des quartiers de viande informes et qui produisent de beaux saucissons, prêts à être dégustés.
On peut demander à un avocat une information sur l’utilisation d’un fidéicommisse, pas à une IA.
On peut demander à un médecin combien de temps se maintient la rigidité cadavérique, mais pas à une IA.
On peut engager un correcteur orthotypographique pour corriger un manuscrit, mais pas à une IA.
Pourquoi ?
Si un auteur peut remercier 43 amis, un éditeur, un avocat, un médecin, une correctrice, une cousine linguiste, un bibliothécaire…
Pourquoi ne peut-il pas « remercier » une IA, s’il en assume le rôle et reste le seul maître du propos.
On est auteur tant qu’on choisit, on structure, on arbitre, on imagine.
Le vrai critère n’est pas le nombre ou la nature des contributeurs, mais la souveraineté du sens.
« 43 amis relecteurs, ça passe, mais 1 IA relectrice, ça casse ».
Sur quoi devons-nous juger un auteur, pour ce qu’il transmet ou pour l’outil avec lequel il l’a ciselée ?
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