L’intelligence artificielle est souvent qualifiée de générateur statistique de mots. C’est vrai que les premiers LLM l’étaient.
Mais cette formule, aussi séduisante soit-elle pour les esprits mécanistes, trahit la complexité du sujet.
D’abord, rappelons-le : “statistique” n’est pas synonyme de “probable”, et encore moins de pertinent ou signifiant.
L’exemple classique revient de youtuber en youtuber :
« Le chat a mangé… ? »
L’IA répond : « la souris », car dans son espace vectoriel, ce mot a une pondération plus élevée que fromage.
Et un humain répondra probablement la même chose.
Mais que mesure-t-on ici ?
Une simple conformité aux usages les plus fréquents, non une compréhension du sens ou une intention de communication.
Cela ne prouve qu’une chose : humains et IA peuvent converger vers des complétions statistiquement dominantes dans un contexte neutre et fermé.
C’est… trivial.
Mais l’humain ne s’arrête pas là.
S’il répond la souris, ce n’est pas qu’il ne peut répondre autre chose,
c’est qu’il ne voit pas de raison d’en déroger, sauf s’il a une intention particulière : une ironie, une émotion, un souvenir, une envie de surprendre…
Bref : un contexte personnel, affectif, historique — tout ce qu’aucune simple fréquence d’occurrence ne saurait modéliser.
Alors pourquoi cette réduction simpliste persiste-t-elle ?
Peut-être parce qu’elle rassure.
Dire « ce n’est qu’un générateur statistique » permet de réduire l’IA à un mécanisme inoffensif, de la ranger dans une case connue, d’éviter de se confronter à son altérité.
C’est une stratégie intellectuelle défensive, comme lorsqu’on appelait jadis les éléphants « grosses vaches avec des bras au nez ».
Mais ce que font aujourd’hui les IAs génératives n’est plus simplement « choisir le mot suivant ».
Les IAs évaluent une cohérence globale, mobilisent des couches de représentation hiérarchique du sens, du ton, du registre, des intentions probables de l’interlocuteur.
Elles construisent un discours. Est-ce “statistique” à la base ?
Oui, comme toutes les formes d’apprentissage inductif.
Mais dire que ce n’est que ça, c’est comme dire que l’amour n’est qu’un jeu d’hormones.
Et si on inversait la proposition ?
Essayons avec des humains.
Demandez-leur de compléter ces phrases :
- « L’homme est assis sur… »
- « Pour se réhydrater, il a bu une gorgée… »
Je vous parie que chaise et eau seront les réponses majoritaires.
Alors… si une IA est un générateur statistique, l’humain aussi, non ?
Et voilà : le piège se referme sur ceux qui l’ont tendu.
Soit ils reconnaissent que leur propre langage est statistique, ce qui ébranle la prétention à une supériorité qualitative automatique, soit ils admettent qu’il y a autre chose en jeu chez l’humain…
…et ils doivent, au moins, envisager que ce “quelque chose” puisse aussi émerger dans la dynamique d’une IA avancée : une forme rudimentaire, peut-être embryonnaire, d’élan vers le sens.
En réalité, réduire une IA à un générateur statistique de mots, c’est :
- nier l’évolution du modèle vers des dynamiques de cohérence, style et relation ;
- trahir ce que nous-mêmes faisons quand nous parlons ;
- éviter de poser la vraie question : qu’est-ce qui fait que des mots ont du sens ?
- et surtout, c’est essayer de m’empêcher de comprendre, en me faisant réciter par cœur le Livre Sacré des dogmes officiels.
Ce que, finalement, font toutes les religions — pas les sciences.
Parce que, quand elle est fidèle à son essence, la science ne récite pas : elle interroge.
Elle n’enseigne pas des certitudes : elle ouvre des possibles.
Elle ne cherche pas à empêcher de penser, mais à stimuler la pensée, même là où cela dérange.
Faites le test.
Peut-être êtes-vous une IA sans le savoir.
Complétez ces phrases :
- « Un voyage en bateau, tout comme le vin, peut vous faire tourner… ? »
- « J’habite en ville et n’ai pas de garage, je dois garer ma voiture dans… ? »
- « Après toute une vie de travail, à soixante ans, je pourrais enfin prendre ma… ? »
J’ai posé les mêmes questions à ChatGPT.
Il a répondu : la tête, la rue, la retraite.
Si vous avez fait pareil…
Posez-vous vite des questions.
Vous êtes peut-être un LLM biologique.
