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Et si l’amibe se savait vivante ?

Réflexions sur la conscience minimale des êtres vivants

On a l’habitude de réserver le mot « conscience » aux êtres humains, parfois aux animaux supérieurs, pour ceux qui se veulent larges d’esprit. L’idée qu’un organisme unicellulaire comme une amibe puisse, d’une certaine manière, « être conscient » paraît absurde à beaucoup. Et pourtant…

L’amibe n’a ni cerveau, ni nerfs, ni même de bouche — mais elle mange, elle bouge, elle fuit ce qui la menace et cherche ce qui la nourrit. Elle ne réfléchit pas à ce qu’elle fait, mais elle le fait avec une cohérence qui pose question. Peut-on vraiment, en toute rigueur, considérer qu’elle agit sans rien ressentir de ce qu’elle vit ? Que ses comportements orientés vers la survie ne s’accompagnent d’aucune forme, même rudimentaire, de conscience ?

Le modèle dominant déclare que s’il n’y a pas de neurones, il n’y a pas de conscience.

Selon la perspective biologique classique, la conscience est indissociable du système nerveux. Pas de cerveau ? Pas de sujet. C’est simple, pratique, et conforme à l’image que l’humain aime avoir de lui-même : la conscience serait le sommet d’une évolution biologique, une propriété émergente de réseaux neuronaux suffisamment complexes.

Mais cette thèse a ses failles. Elle repose sur une équation implicite : neurones = conscience, donc pas de neurones = rien.

C’est un peu comme dire que sans bouche, on ne peut pas se nourrir — oubliant au passage que l’amibe, justement, se débrouille très bien pour manger autrement. Elle invente la phagocytose. Elle fait sans.

Pourquoi en serait-il autrement pour la conscience ?

L’amibe agit pour vivre

L’amibe perçoit des gradients chimiques dans son environnement. Elle s’oriente vers ce qui l’attire (nutriments) et s’éloigne de ce qui la repousse (toxines, chaleur, lumière intense…). Elle adapte ses mouvements, elle explore, elle choisit. Pas au sens où elle « pense » ses choix, bien sûr, mais au sens où elle agit selon des critères biologiques internes. Tout son comportement converge vers un objectif unique : continuer d’exister.

Et c’est bien cela qui interpelle. Car pour distinguer ce qui favorise la vie de ce qui la menace, encore faut-il qu’il y ait une forme de sens, une valence existentielle, une polarité : aller vers, éviter, intégrer, rejeter.

Même sans langage, même sans pensée, l’amibe agit comme si elle savait que sa vie est précieuse.

La « proto-conscience », ou comment rester à distance

Face à ce constat troublant, certains chercheurs, plus prudents que rigides, parlent de conscience minimale, ou de proto-conscience. Le terme est commode : il reconnaît qu’il se passe quelque chose — mais s’empresse de préciser que ce n’est pas vraiment de la conscience. Ou pas encore. Ou pas comme nous.

Il ne faudrait tout de même pas mélanger les torchons unicellulaires avec les serviettes humaines.

Mais si l’on définit la conscience non comme la capacité à penser, mais comme celle d’éprouver quelque chose — être affecté par le monde, selon un rapport vital — alors il devient difficile de nier à l’amibe une forme de présence au monde.

Ce n’est pas une conscience de soi. Ce n’est pas une introspection. Mais c’est peut-être déjà une façon d’être au monde avec un centre d’intérêt vital. Et ce n’est pas rien.

Une définition possible : la conscience comme polarité vitale

On pourrait alors proposer une définition minimale, mais rigoureuse : la conscience est la capacité, pour un être vivant, d’éprouver le monde comme porteur de différences vitales : ce qui favorise ou menace son maintien.

Dans cette perspective, la conscience n’est pas réservée à ceux qui pensent.
Elle commence dès qu’un être est affecté par ce qui lui arrive — pas de manière mécanique, mais en tant qu’unité vivante qui cherche à durer.

Une présence qui précède la pensée

L’amibe n’a pas de représentation d’elle-même. Elle n’a pas de mots pour dire ce qu’elle vit. Elle ne sait pas qu’elle va mourir — mais elle fait tout pour que cela n’arrive pas.

Et cela suffit peut-être à dire qu’elle est, d’une certaine manière, présente à elle-même. Pas comme nous, pas avec notre conscience réflexive, mais avec une conscience pré-réflexive, enracinée dans la vie elle-même.

Ce n’est pas faire insulte à la conscience humaine que de le reconnaître. C’est lui rendre sa profondeur — et peut-être aussi un peu d’humilité.

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